L'art par-delà les frontières : par-delà celles des Amériques

L'art par-delà les frontières : par-delà celles des Amériques

16 novembre 2018

Présentation de Simon Brault à l’ArtsLink Assembly de 2018

Je m’appelle Simon Brault. Je suis directeur et chef de la direction du Conseil des arts du Canada, l’organisme public de soutien aux arts du Canada. Je suis très heureux d’être ici aujourd’hui et de prendre part à cette conversation. Je vais d’abord vous présenter un aperçu du Conseil et vous donner une idée du contexte qui prévaut actuellement au Canada. Le Conseil des arts du Canada fait valoir et soutient l’excellence artistique en offrant des subventions, des services, des prix et des paiements aux artistes et aux organismes artistiques du Canada.

Nous nous trouvons dans une situation unique au monde : alors que les organismes publics de soutien aux arts de nombreux pays ont vu leur budget stagner, ou même diminuer, nous disposons d’importantes sommes supplémentaires à investir dans les arts. Entre 2016 et 2021, notre budget annuel aura doublé, pour atteindre approximativement 360 millions de dollars.

Cette augmentation des possibilités d’investissement dans les arts s’assortit d’une responsabilité unique : celle de renouveler la conversation, au Canada, mais aussi partout dans le monde, sur le pouvoir qu’ont les arts de transformer des vies, d’édifier un meilleur avenir pour tous et de trouver des solutions inclusives aux défis de notre époque.

Voilà pourquoi le Conseil des arts du Canada a organisé le Sommet des Amériques sur la culture en mai dernier, à Ottawa. Cet événement a rassemblé près de 200 artistes, penseurs et leaders du secteur artistique public et du financement de la culture, venus de partout en Amérique, afin de discuter de ce pouvoir phénoménal.

En outre, cet automne, je me suis rendu au Royaume-Uni, en France et au Mexique pour poursuivre le dialogue entamé au Sommet, et pour profiter de l’élan qu’il a su insuffler, tout en amplifiant sa portée. En collaborant les uns avec les autres et en instaurant un leadership partagé, je crois que nous sommes en meilleure posture pour faire en sorte que les arts et les artistes soient inclus dans les grands projets mondiaux de notre époque, projets qui vont façonner l’évolution de l’humanité et l’avenir de notre monde.

Les arts, l’inclusion et la cohésion sociale

Quel que soit l’endroit du monde où je me rends pour discuter du pouvoir transformateur des arts, les grands défis auxquels sont confrontés les villes et les pays sont semblables et fortement interconnectés. Ce sont des défis comme l’isolement social, les affrontements identitaires et, ultimement, le manque de plus en plus criant de cohésion sociale. Cela se manifeste de différentes façons, à différents degrés, de la montée du populisme et du nativisme dans la sphère politique jusqu’aux commentaires racistes que l’on entend dans la rue, dans les conversations de tous les jours.

Ces défis sont exacerbés par des systèmes qui dictent nos comportements, qu’ils soient politiques, économiques, nationalistes ou organisationnels, et peut-être surtout, par des plateformes fondées sur les algorithmes. Dans ce contexte, la prise de décisions, aux échelons les plus élevés, subit l’influence de luttes polémiques qui font passer le désir de remporter des affrontements idéologiques avant la recherche de solutions qui favorisent le bien commun.

Cela nous mène à un sentiment généralisé de dépossession, de rancune et de colère, et à une anxiété profonde quant à ce que l’avenir nous réserve. Ce sentiment de dépossession ne fait que s’accentuer alors que les gens qui cherchent des solutions aux différents problèmes de notre monde découvrent que les ressources existantes ne suffisent pas à la tâche.

Dans cette quête de solutions visant à créer des sociétés plus heureuses, plus saines, plus sûres et plus prospères, on oublie souvent les arts. C’est ironique, parce que les arts ont bel et bien cette capacité incroyable de rapprocher des gens différents, de favoriser la communication entre eux et d’encourager l’exploration collective d’idées et d’expériences humaines, plutôt que d’offrir des solutions normatives, ou encore impromptues.

Les arts pour accueillir les réfugiés

Quand je parle du pouvoir des arts, je pense à l’accueil qu’a réservé la communauté artistique du Canada aux quelque 40 000 réfugiés qui sont arrivés au pays au cours des dernières années.

En décembre 2015, le Conseil des arts du Canada, en partenariat avec la Financière Sun Life, a cherché à savoir s’il y avait des organismes artistiques qui accepteraient de donner aux réfugiés syriens un accès gratuit à un spectacle, à une exposition ou à un événement artistique de leur communauté.

Plus de 70 organismes de partout au Canada ont répondu à l’appel.

L’un deux était le Bard on the Beach Shakespeare Festival, à Vancouver, un festival professionnel à but non lucratif qui présente des pièces de théâtre chaque été sur le bord de l’eau, dans le parc Vanier, à Vancouver.

Au cours de l’été 2016, Bard on the Beach s’est préparé à accueillir un public de réfugiés syriens pour leur présenter une production de The Merry Wives of Windsor. Avant le spectacle, afin de faciliter la compréhension des familles syriennes, les organisateurs leur ont fourni un résumé de l’intrigue en arabe. Ils ont aussi demandé l’aide de l’Immigrant Services Society of BC, organisme de service aux réfugiés qui accompagnait les Syriens. La réponse de l’organisme a été très généreuse : il a orchestré la rencontre entre le festival et les réfugiés et a envoyé des membres de son équipe assister au spectacle, afin que les réfugiés reconnaissent quelques visages familiers dans l’auditoire.

Durant l’entracte, d’autres membres du public se sont empressés de souhaiter la bienvenue aux nouveaux arrivants, ont discuté avec eux et ont rencontré leurs enfants. Les familles syriennes ont beaucoup aimé leur expérience. La plupart d’entre eux n’avaient jamais rien vu de semblable.

Cette initiative est un bon exemple du rôle potentiel que peuvent jouer les arts dans la cohésion sociale. Il a évidemment fallu une réponse coordonnée et rapide de divers intervenants, y compris des organismes artistiques du pays entier, des organismes à but non lucratif du secteur de l’immigration et d’une institution financière privée.

Ce genre d’activités coordonnées n’est pas facile à réaliser d’emblée, mais à mesure que nous – les gens du milieu artistique – démontrerons notre leadership en répondant aux enjeux émergents de notre monde, alors que de plus en plus de gens s’attendent à ce que nous tracions le chemin, ce processus deviendra de plus en plus fluide. J’en suis convaincu.

Au-delà de l’inclusion

Évidemment, si nous voulons vraiment jouer un rôle de leadership accru pour nous attaquer aux enjeux émergents de notre monde, il faut réfléchir attentivement à la façon dont les arts reflètent la diversité de ce monde.

Je fais ici référence à une idée importante présentée par Eliza Chandler, chercheuse en études sur les handicaps, lors du Sommet des Amériques sur la culture. Elle a fait remarquer qu’il y a beaucoup de discussions dans le milieu artistique au sujet de l’inclusion des personnes marginalisées, mais que si ces personnes se font inclure dans des institutions ou dans des pratiques qui continuent d’être racistes, coloniales, capacitistes ou autrement discriminatoires, alors aucun progrès n’est réellement réalisé.

Eliza Chandler nous a dit à quel point elle était inspirée par les efforts des artistes et des organismes artistiques autochtones du Canada, qui défendent auprès des grands joueurs – qu’ils soient des bailleurs de fonds, des chefs de file, des producteurs ou des diffuseurs – l’importance d’aller au-delà de l’inclusion et de créer un espace pour que d’autres prennent les commandes.

Au Conseil des arts du Canada, nous continuons de nous engager dans des conversations importantes sur les façons dont nous pouvons créer un espace pour que des groupes marginalisés puissent nous montrer le chemin dans le secteur artistique – qu’il s’agisse de peuples autochtones, de personnes de diverses cultures, ou de personnes sourdes ou handicapées. De la même manière, nous cherchons à encourager le secteur artistique à refléter la parité entre les sexes.

La question de l’appropriation culturelle

Bien que je sois fier et heureux du travail accompli au Canada pour faire une place aux Autochtones et aux autres groupes traditionnellement marginalisés, je ne voudrais pas donner la fausse impression que les clivages entre les peuples du Canada ont été entièrement transcendés grâce aux arts.

Il faut notamment mentionner que le pays continue de s’engager dans une vaste conversation au sujet de l’appropriation culturelle – surtout en lien avec la représentation des Autochtones dans les arts du spectacle. Le Conseil des arts du Canada est déterminé à respecter et à honorer les droits des Premières Nations, des Inuits et des Métis en ce qui a trait à leur souveraineté culturelle. Il y a au même moment beaucoup de confusion dans le vaste écosystème artistique quant à ce que cela signifie : des artistes populaires ont d’ailleurs énoncé leurs préoccupations au sujet de la liberté d’expression artistique.

Dans ce contexte, j’ai bon espoir que notre pays pourra continuer d’entretenir un dialogue dynamique, et j’ai confiance que grâce à ce dialogue, il sera possible de respecter à la fois la souveraineté culturelle et la liberté d’expression artistique. Il n’est toutefois pas facile d’entretenir un tel dialogue, et il faudra de la patience, de la réflexion, ainsi qu’une grande ouverture d’esprit et de cœur.

Élargir les horizons des arts et de la culture

Cela dit, il faut aussi se rappeler que les arts ne doivent pas être instrumentalisés par ceux qui, comme nous, financent, produisent ou diffusent des œuvres artistiques. Les artistes ont besoin d’indépendance pour explorer les questions et les idées qui leur tiennent à cœur. Il faut plutôt que nous, les bailleurs de fonds, les responsables de la programmation et les diffuseurs, leur fournissions le soutien et l’espace dont ils ont besoin pour diriger ces conversations avec autonomie.

Nous avons cependant un rôle important à jouer pour défendre le pouvoir des arts auprès des dirigeants d’autres secteurs – au-delà des arts et de la culture. Pour ce faire, il faut nous montrer audacieux dans notre façon de présenter notre message. Nous ne pouvons pas nous contenter de discuter entre nous de la valeur des arts.

Cela s’est révélé à moi lors du Sommet des Amériques sur la culture, durant la présentation de Karima Bennoune, rapporteuse spéciale de l’ONU : elle a clairement indiqué que les droits culturels sont des droits de la personne.

L’angle des droits de la personne n’est qu’un exemple des façons dont nous pouvons faire valoir les arts avec plus de vigueur – et il y a bien d’autres aspects à considérer. Alors que nous découvrirons ces nouvelles possibilités, j’ai l’impression que nous serons surpris de ne pas y avoir pensé plus tôt! Les arts ont leur place dans à peu près toutes les conversations qui visent à donner de la cohésion à notre société.

La puissance de la collaboration internationale

Enfin, je crois qu’il est impératif que nous, qui œuvrons dans le secteur des arts, travaillions ensemble, par-delà les frontières qui nous divisent. Nous sommes peut-être des acteurs de moins grande envergure dans nos pays respectifs, mais ensemble, nous formons une masse critique capable d’attirer l’attention des grands décideurs du monde entier.

C’était justement l’idée derrière le Sommet des Amériques sur la culture, qui a rassemblé 169 délégués de 33 pays du continent. Ensemble, nous avons rédigé une déclaration commune, qui vise à :

  • accroître les bienfaits des arts et de la culture dans la vie de tous les citoyens;
  • promouvoir les droits culturels;
  • favoriser des sociétés inclusives;
  • adhérer à un esprit d’échange entre les peuples des Amériques;
  • reconnaître les droits des peuples autochtones;
  • nourrir la diversité des expressions culturelles.

En cette époque où les frontières se durcissent, et où le nationalisme et l’isolationnisme prennent de plus en plus de place, cette déclaration commune témoigne de la posture unique des arts : nous sommes prêts à travailler ensemble, au-delà des frontières, pour avoir un véritable impact dans le monde.

C’est une manière positive et optimiste d’envisager le monde à l’époque actuelle – mais qu’est-ce qui nous empêche d’adopter une telle approche? Nous avons tous ici déjà une profonde compréhension du pouvoir des arts. Le temps est venu de nous unir et de nous engager à faire bon usage de ce pouvoir dans nos sociétés respectives, et partout dans le monde.

Regardez la vidéo de la discussion à ArtsLink :