Tiphaine Girault, Hybridité (2013)

De l’interdisciplinarité à la non-disciplinarité : 20 ans d’évolution

24 août 2016

1996 : Monique Léger et Anne Valois, responsables du dossier de la performance, me demandent un rapport sur l’interdisciplinarité pour orienter la réflexion au Conseil. Peu après, Claude Schryer, nouvellement chargé du dossier interdisciplinaire, m’invite à Ottawa. Au fil du temps, il me mandate régulièrement pour des comités de réflexion. Et c’est ainsi que j’ai eu la chance de participer à la fondation du Bureau Inter-arts.

Indiscernable interdisciplinarité

Malgré tous nos efforts pour la cerner, l’interdisciplinarité est toujours restée une notion instable – des « sables mouvants », pouvait-on lire dans un autre rapport, en 1999.[1] Sous ce terme aujourd’hui vieilli, on trouve des travaux qui se revendiquent « interdisciplinaires » presque comme une nouvelle discipline, avec une communauté de pairs, des institutions, une esthétique, etc. Parmi les projets « inter », il y a aussi ceux qui convoquent différents médiums de façon ponctuelle, souvent le résultat d’une collaboration entre artistes disciplinaires. Il y a des disciplines en émergence, comme ce fut le cas pour la performance ou l’art en communauté. Et puis, il y a ces projets centrés sur des préoccupations autres que techniques ou disciplinaires – politiques ou thématiques, par exemple.

Dans mon texte de 1996, j’avais consacré une section à la « non-disciplinarité ». Je trouvais que ce qu’on appelait « interdisciplinaire » en arts était souvent « non-disciplinaire », plutôt. Monique Léger et Anne Valois le voyaient, elles aussi, quand elles écrivaient : « Le Programme interdisciplinaire est le fondement sur lequel nous nous appuyons pour accueillir les pratiques non disciplinaires, les remettre en question et leur faire une place au sein de notre institution de financement. » 

Espace d’émergence et art du possible

Ce qui s’est passé, c’est que le monde de l’art a progressivement fait éclater sa structure disciplinaire, en repoussant les limites de chaque discipline et en important toutes sortes de nouveaux moyens d’expression et façons de faire et en investissant de nouveaux lieux. Le fait que, malgré cela, l’art soit toujours aussi puissant et inventif nous prouve une chose : les disciplines ne sont que des formations transitoires à la surface d’un grand chaos de possibilités créatrices.En 2000, lors d’un colloque (L’espace traversé) qui faisait un peu l’état des lieux de l’interdisciplinarité, Guy Laramée avait posé cette question : « L’interdisciplinaire est-il un phénomène nouveau, ou n’est-il pas cet espace original indifférencié, condition première de l’émergence de tout geste artistique? » [2]

Des disciplines se créent ou disparaissent, émergeant ou retournant à cet « espace original indifférencié » dont parlait Laramée. 

L’histoire récente lui donne raison. En nous ouvrant aux traditions artistiques des autres cultures et aux expériences hors normes du 20e siècle, nous en sommes venus à comprendre que les disciplines classiques n’étaient que des modes convenus, ou traditionnels, de travail créateur dans un contexte où on peut faire de l’art avec n’importe quel médium, forme, méthode ou contexte. Le fait que la création d’images avec des pigments à l’huile sur de la toile soit « la peinture » est une réalité historique plus qu’artistique. Des disciplines se créent ou disparaissent, émergeant ou retournant à cet « espace original indifférencié » dont parlait Laramée. C’est comme s’il y avait un grand ensemble de « l’art possible », à partir duquel les cultures et les époques retiennent certaines formes au détriment d’autres. Tous les arts existants, modernistes ou non, occidentaux ou étrangers, peuvent être déconstruits en « idées » qu’on peut recombiner presque à l’infini. Ces idées forment comme un arrière-plan aux disciplines, qui en empruntent un ensemble particulier pour se constituer comme une pratique traditionnelle reconnue.

Tiphaine Girault, Hybridité (2013)
Tiphaine Girault, Hybridité (2013)

Prendre acte du moment présent

L’art contemporain, décloisonné et en grande mouvance, emprunte ainsi des unités de base aux grands ensembles culturels, comme autant de pièces d’un jeu de Lego. On peut aussi importer des éléments en dehors du champ traditionnel de l’art; aucun matériau, idée ou technique, n’est a priori interdit à l’art, mais les éléments sont combinés selon une même « grammaire » artistique, qui – on pourrait en être surpris – est restée relativement stable à travers les époques et les cultures. Et ici, je n’utilise pas le mot « grammaire » pour désigner un ensemble de règles plus moins arbitraires servant à normaliser le langage artistique, je dis plutôt « grammaire » en tant que l’ensemble de principes organisateurs présidant à la manifestation de l’imaginaire dans la matière et la forme. 

« Une expertise contemporaine n’est pas constituée seulement d’habiletés disciplinaires : savoir dans quelle direction l’art évolue, qu’est-ce qui est nouveau, qu’est-ce qui est prometteur, et surtout, comment trouver le sens artistique avec des objets de toutes provenances est aussi important. »

Simon Brault faisait remarquer que si on continuait avec la même approche qu’avant, il faudrait créer 50, 100 nouveaux programmes, pour répondre à toutes les avenues en voie d’exploration [3]. Au lieu de multiplier des catégories de plus en plus petites, le Conseil prend acte du moment présent et affirme cette « unité des arts » qui a surgi au moment où, dans le foisonnement culturel de la mondialisation, toutes les idées artistiques, anciennes ou nouvelles, traditionnelles ou postmodernes, nous sont devenues accessibles.

Il y a 20 ans, nous avions anticipé cette mutation, et, aujourd’hui, elle s’inscrit comme la réalité de l’art du Canada.

 

Danielle Boutet
Danielle Boutet

professeur

Danielle Boutet (MFA, Ph. D.) est professeur à l’Université du Québec à Rimouski. Avec une formation universitaire en musique, en arts visuels, puis en recherche création, elle est spécialiste de l’interdisciplinarité et des nouvelles pratiques artistiques. Elle a contribué à la création de programmes interdisciplinaires en arts aux États-Unis et au Canada, tant au sein d’institutions d’enseignement que du Conseil des arts du Canada. Elle est aussi compositeure de musique, artiste interdisciplinaire, et membre du CIRET (Centre international de recherches et d’études transdisciplinaires).

[1] CCA - Review of the Interdisciplinary Work and Performance Art Program - Final Report (1999)

[2] Cité par Claude Schryer. Voir le site du RAIQ.

[3] Simon Brault (traduction libre): Si l’on conserve la même approche que celle des 20 dernières années, nous devrons immédiatement créer 50 nouveaux programmes et, l’an prochain, 100 autres pour saisir les défis que nous avons identifiés. If we use the same approach that we have been using for the past 20 years, we should immediately create 50 new programs and at least another 100 programs next year to tackle all of the issues that have been raised. http://canadianart.ca/features/simon-brault-qa-rebranding-the-canada-council/