Rencontres de la diversité

Simon Brault aux 10e Rencontres de la diversité

18 mai, 2016

Présentation de Simon Brault

10e Rencontres de la diversité culturelle
Montréal, 18 mai 2016

Des plans et une vision à l’échelle humaine

Je suis ravi d’être ici aujourd’hui et de participer à cette rencontre.

Au cours des derniers mois, le Conseil a beaucoup et souvent communiqué avec la communauté artistique et avec le grand public. Notre nouveau modèle de financement, l’annonce du doublement progressif de notre budget sur 5 ans, le lancement de notre plan stratégique et, dernièrement, l’annonce du programme Nouveau Chapitre, qui représente un investissement direct de 33,4 millions dans la création, ont été beaucoup discuté dans des rencontres réelles et virtuelles, dans les médias sociaux et dans les médias traditionnels.

Nous envisageons l’avenir avec un optimisme authentique. Nous envisageons aussi cet avenir avec un sens des responsabilités d’autant plus grand que nous comprenons que nous bénéficions en ce moment d’un alignement exceptionnel des planètes. Nous réalisons que si nous ne parvenions pas à en tirer des avantages majeurs et durables pour tous nos concitoyens, que si nous ne parvenions pas à réaffirmer le rôle central de l’art dans l’émancipation des individus et dans l’émergence d’un destin humain et social qui soit décent, inclusif, soutenable et prometteur pour tous, nous gâcherions un rendez-vous historique que plusieurs avaient même cessé d’espérer.

Celles et ceux ici qui ont suivi, même de loin, les efforts de repositionnement, de transformation et de réinvention du Conseil des arts du Canada depuis un an et demi ont remarqué que notre argumentaire à l’appui d’un réinvestissement gouvernemental majeur s’articulait autour de l’importance de l’innovation dans l’économie numérique du 21e siècle, de la primauté de la question autochtone pour l’avenir du pays, des enjeux de la diversité et de la place accordée à jeunesse, de la préoccupation pour l’engagement du public envers les arts et de l’importance du rayonnement international et de la réciprocité des échanges internationaux.

La promesse du doublement du budget du Conseil des arts du Canada, annoncée en septembre dernier à quelques pas d’ici en plein cœur du Quartier des spectacles, l’élection du 19 octobre et le travail acharné et couronné de succès de Mélanie Joly pour faire augmenter la mise budgétaire fédérale jusqu’à une somme record de 1,9 milliard pour la culture, tout cela nous a interpellés, inspirés et poussé au dépassement.

Entre le 22 septembre 2015 (date de l’engagement électoral à doubler notre budget) et le 26 avril dernier (date du lancement de notre plan stratégique), nous avons donc travaillé d’arrache-pied pour finaliser la formulation de nos priorités stratégiques, pour faire des choix clairs et aligner des investissements progressifs sur 5 ans pour réaliser les engagements que nous avons annoncés.

Nous avons su tirer avantage de la grande autonomie dont jouit le Conseil pour prendre l’initiative de notre propre réinvention et pour établir des directions, des actions prioritaires et des cibles budgétaires qui ont trouvé un écho favorable auprès du nouveau gouvernement, sans jamais compromettre la précieuse relation d’indépendance à l’endroit de tout gouvernement que nous confère notre statut de société d’État, qui perdure contre vents et marées depuis 1957 et qui doit demeurer une des pierres angulaires du Conseil.

La question autochtone et la transformation du Conseil des arts du Canada

Notre grande transformation a débuté dans le sillon d’un examen en profondeur de nos programmes de soutien aux artistes des Premières nations ainsi que des artistes inuits et métis et des activités du Bureau des arts autochtones créé il y a 20 ans au Conseil, un examen qui a été lancé bien avant mon arrivée à Ottawa.

Ce Bureau des arts autochtones veillait activement à ce que l’apport et les besoins des artistes autochtones soient traduits dans les politiques, les services et les programmes du Conseil. Je crois que le Conseil a ainsi grandement contribué à l’avancement des arts autochtones. Mais, les premières conclusions de l’examen critique de nos actions révélaient que les artistes autochtones souhaitaient, dans une large proportion, être davantage soutenus dans un contexte culturel qui soit véritablement le leur et non pas celui d’une configuration disciplinaire objectivement eurocentriste, sinon même coloniale.

Évidemment, arrivant du Québec, j’ai compris assez rapidement que la question du droit à l’autodétermination des Premières nations, des Inuits et des Métis ne pouvait être ignorée, encore moins au moment où comme tout le monde, je prenais connaissance des décisions historiques de notre cour suprême et que je suivais les travaux de la Commission Vérité et Réconciliation qui révélaient les affres insupportables d’une tentative concertée et prolongée de génocide culturel.

Le Conseil, grâce au travail de ses employés autochtones et non autochtones, et grâce à l’appui et au courage de son conseil d’administration, a pu annoncer rapidement son intention de créer un programme autochtone conçu dans un esprit et une logique d’autodétermination culturelle et cela avant même la publication du rapport de la Commission Vérité et réconciliation qui nous est apparu comme une confirmation sans équivoque de l’approche que nous avions retenue.

Depuis ce temps, le premier ministre Trudeau a annoncé qu’il y aurait maintenant des négociations de nation à nations. Très récemment la Cour suprême, a aussi statué que les Métis et les Indiens non inscrits sont des Indiens au sens de la loi, ce qui est aussi une excellente nouvelle.

La Commission a confirmé auprès du grand public l’urgence de revoir les rapports entre Autochtones et non-Autochtones. Les réalités des conditions de vie des peuples autochtones au Canada sont alarmantes et honteuses. Les arts peuvent et doivent contribuer à l’affirmation et à la reconquête de la dignité pleine et entière de ces peuples. Le rapport de la Commission a été très éloquent à ce sujet [et je cite] :

« Dans chaque région du pays, l’expression créative peut jouer un rôle vital dans le processus de réconciliation nationale, car elle offre d’autres voix, d’autres véhicules et d’autres occasions d’exprimer les vérités historiques et les espoirs du présent. L’expression créative soutient les pratiques quotidiennes de résistance, de guérison et de reconnaissance à l’échelle des particuliers, de la collectivité, de la région et du pays entier. » [fin de la citation]

Il y a quelques jours, Radio-Canada diffusait un reportage inspirant sur l’école primaire de Warpole Island, qui racontait comment la lecture avait redonné aux élèves autochtones le désir de croire en eux et en leur avenir. Je crois que la grande leçon à tirer, c’est celle de notre responsabilité de donner aux personnes et aux communautés les moyens de façonner leur avenir. Ces principes d’ouverture et d’autodétermination sont fortement présents dans la formulation de nos engagements. Et ils prennent des formes tangibles. L’an dernier nous avons lancé l’initiative {Ré}conciliation pour promouvoir la collaboration artistique entre des artistes autochtones et non autochtones pour nourrir le dialogue, la compréhension et le changement. Six projets artistiques ont reçu un appui. Récemment, un surplus budgétaire nous a permis de subventionner quatre nouveaux projets. Dans le même esprit, un des six programmes de soutien aux arts de notre nouveau modèle de financement sera dédié aux arts autochtones. Notre programme Créer, connaître et partager : arts et cultures des Premières Nations, des Inuits et des Métis repose sur une approche centrée sur les Autochtones, leur volonté d’autodétermination, leurs valeurs et leurs visions du monde.

Ce programme – et les investissements que nous nous apprêtons à faire dans ce programme – pourront à la fois contribuer à enrichir les mouvements nationaux et internationaux pour les droits autochtones et s’inspirer de ceux-ci. Ce programme peut définitivement avoir une influence considérable à l’échelle des communautés — notamment des communautés autochtones où le pouvoir guérisseur des arts et l’identité culturelle sont fortement enracinés.

De façon plus générale, notre nouveau modèle de financement et ses 6 programmes sont conçus pour répondre aux réalités actuelles, et nous voulons saisir ces réalités dans toute la diversité artistique et culturelle de leurs expressions.

Principe d’équité

Pour que cette diversité soit pleinement présente et agissante, nos valeurs d’équité doivent être authentiques, incarnées et intégrées à nos comportements quotidiens, à nos politiques, à la conception et à la prestation de nos programmes, à nos communications et à notre fonctionnement. Ils doivent aussi influencer nos allocations budgétaires. Pour nous, c’est fondamental.

En raison de notre histoire récente et de la transformation actuelle, on nous pose souvent ces questions : « Comment ce principe d’équité va-t-il se déployer si le Bureau de l’équité n’offre plus de programmes de subvention spécifiques? Comment ce principe se traduira-t-il dans votre nouveau modèle de financement et dans votre transformation? »

Pour vous donner une réponse complète, je me dois de revenir un peu sur la notion d’équité et sur son évolution au sein du Conseil des arts. En 1991, le Conseil s’est doté d’un Bureau de l’équité pour donner un meilleur accès et un meilleur soutien aux différentes voix et aux pratiques artistiques des artistes de diverses cultures et aux artistes autochtones. Un tel Bureau était essentiel en 1991; il l’est toujours en 2016.

Il permet toujours au Conseil d’analyser si la population, dans toute sa diversité, a véritablement accès à ses programmes et services et, si ce n’est pas le cas, de bien cerner la façon d’y remédier et d’agir.

Au fil des ans, l’actualisation constante de la notion d’équité a permis la création de programmes spécifiques, de partenariats novateurs et d’initiatives ciblées visant non seulement les artistes autochtones et ceux des diverses communautés culturelles, mais aussi les artistes des communautés linguistiques de langues officielles en situation minoritaire, les artistes handicapés ou sourds et ceux de régions mal desservies. Bref, le Bureau d’équité du Conseil a eu et a toujours un rôle de vigie et d’influence directe sur les actions du Conseil. Le Bureau veille aussi à la représentativité – linguistique, ethnique et régionale – au sein du personnel du Conseil, au sein des pairs qui évaluent les dossiers et, autant que faire se peut, au sein du conseil d’administration. Le Bureau de l’équité n’est donc pas appelé à disparaître. Le Bureau de l’équité poursuivra sa mission proactive en matière d’équité au sein du Service des Politiques, de la planification et de la veille stratégique. Cette équipe joue un rôle clé dans le développement et l’application des politiques du Conseil, et le Bureau y apportera son expertise constamment mise à jour.

Plus que ça, nous avons prévu des investissements ciblés dans le cadre de nos nouveaux programmes pour que les organismes qui étaient soutenus directement par le Bureau d’équité puissent augmenter leurs capacités et leur portée plus rapidement au cours des années couvertes par le plan stratégique et nous rendrons publiquement compte de nos actions.

Équité, modèle de financement et plan stratégique

Mais, il y a encore beaucoup à faire. Nous sommes aussi conscients que le respect et la promotion constante des principes d’équité nécessitent une volonté indéfectible et une compréhension aiguë des changements démographiques qui façonnent nos communautés et notre société. La notion d’équité et l’enjeu de l’accès concernent tout le monde. Donc équité et accès pour les artistes et équité et accès pour le public.

Au cours des cinq prochaines années, nous continuerons d’être proactifs pour nous assurer que tous les artistes ont un accès équitable à nos programmes et que tous les Canadiens se sentent représentés dans le paysage artistique de notre pays, et encore plus, les organismes et les activités artistiques financées par des fonds publics. Et cela prendra une forme précise, tangible, identifiable et mesurable. Notre service de la recherche se penche d’ailleurs sur les pratiques exemplaires que le Conseil peut mettre en place afin de recueillir des renseignements en ce qui concerne la diversité interne des organismes artistiques.

Avec notre nouveau modèle de financement, les organismes artistiques, tout en tenant compte de leur taille et de leur contexte, devront devenir des leviers pour affirmer, respecter et mettre en pratique les principes d’équité. L’équité et le reflet de la diversité deviennent donc, pour la première fois de notre histoire, des critères d’évaluation (et de financement) dans plusieurs composantes de nos nouveaux programmes.

L’application des pratiques en matière d’équité sera donc ancrée dans nos processus, et cela, du dépôt de la demande jusqu’à son évaluation.

Jeunesse : au cœur de notre vision

Dans notre plan stratégique, nous avons aussi pris des engagements précis envers la jeunesse, une jeunesse d’ailleurs très diversifiée et dont un des contingents qui connaît la plus grande croissance est autochtone.

Le Conseil doit offrir davantage de possibilités à la relève et à la génération émergente pour qui l’accès au financement public est trop souvent symbolique, chiche, contraignant et rempli d’embûches systémiques.

Le Conseil reconnaît aussi l’importance de soutenir l’engagement des jeunes publics, notamment ceux de l’enfance et de l’adolescence, envers les arts et la littérature d’ici. L’adaptation du soutien financier aux réalités actuelles et futures, la transmission intergénérationnelle, le mentorat et le développement du leadership feront partie des priorités du Conseil pour soutenir davantage les artistes émergents et les nouveaux publics, car ils sont la clé de l’avenir de notre secteur et de notre société.

Nous devons aussi faire de plus en plus appel à la responsabilité individuelle et à la responsabilité citoyenne, et cela, à l’intérieur et à l’extérieur de nos structures institutionnelles. Car ce sont chacun des membres de la communauté artistique et chacun des citoyens dans leur propre engagement, qui déterminent ce qui influencera l’avancement culturel de notre société et ses progrès en matière de développement durable. La participation citoyenne ne fait pas simplement contrepoids à nos institutions, mais elle est le facteur qui permet de les régénérer. Sur ce plan, la Commission canadienne pour l’UNESCO, qui relève du Conseil des arts, suscite cette participation à l’échelle citoyenne. La Commission contribue remarquablement à l’avancement d’une société dans laquelle les Canadiens échangent des connaissances et apprennent les uns des autres aux échelles locale et mondiale en vue de construire des avenirs caractérisés par la paix, l’équité et la durabilité.

Dans le nouveau plan stratégique du Conseil, nous proposons une vision pour l’avenir du secteur des arts au Canada. Cette vision tient compte des mutations sociales qui s’accélèrent et de la volonté de préserver les valeurs communes qui nous définissent comme société démocratique.

Je suis toutefois particulièrement heureux d’être ici aujourd’hui en personne, car j’aimerais faire ressortir que ce qu’il faut retenir de la grande transformation que j’ai évoquée, comme de toute transformation significative d’ailleurs, c’est qu’elle repose sur les personnes, sur chacun de nous. La force de la vision que nous proposons est qu’elle est inclusive et à des lieux d’une bureaucratie qui agit du haut vers le bas; notre vision est définitivement ancrée dans un avenir inclusif, façonnée par les arts et par la diversité.

Nos plans et notre vision sont à l’échelle humaine et sont propices à la diversité des rencontres. Incidemment, dans mon travail et à l’occasion des multiples rencontres que j’ai eues sur les enjeux autochtones ou sur ceux de l’équité, je me remémore souvent les paroles de l’artiste et activiste australienne Lila Watson qui disait (sans doute à des subventionnaires bien intentionnés) : « Si vous êtes ici pour m’aider, vous perdez votre temps. Mais si vous êtes venus parce que vous comprenez que votre propre avenir est lié au mien, alors on peut travailler ensemble ».

Je trouve cette citation puissante. C’est un antidote à la condescendance et à la rectitude politique.

Je vous laisse avec une autre citation, cette fois-ci de Christi Belcourt, une artiste d’exception et une activiste métisse, qui vient de remporter un des premiers prix GG pour l’innovation suite à sa mise en candidature par le Conseil des arts du Canada : (traduction libre)

« Je me tiens debout aujourd’hui, prête à aider de toutes les façons possibles à créer le changement que notre jeunesse exige et j’invite tous les Canadiens à se joindre à moi pour soutenir une jeunesse qui demande des changements en profondeur et pour soutenir le travail formidable qui se fait déjà dans les communautés autochtones pour améliorer la vie de nos peuples ».

Portrait - Simon Brault 2010
Simon Brault, O.C., O.Q.

Directeur et Chef

Simon Brault est directeur et chef de la direction du Conseil des arts du Canada. Auteur du Facteur C : l’avenir passe par la culture, un essai sur l’avancement des arts et de la culture dans l’arène publique, il a participé activement à d’importantes initiatives, notamment à celle de l’Agenda 21C de la culture au Québec. Instigateur des Journées de la culture, il a aussi été membre fondateur de Culture Montréal et, de 2002 à 2014, président élu de l’organisme. En 2015, l'Ordre des CPA du Québec lui remettait le prestigieux hommage pour avoir réussi « à réunir deux univers que tout opposait auparavant, les arts et le milieu des affaires, une union des plus profitables pour l'ensemble de la société ». Suivez Simon Brault sur Twitter: @simon_brault

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