Simon Brault – Assemblée publique annuelle du Conseil des arts du Canada

Allocution de Simon Brault, directeur et chef de la direction
Conseil des arts du Canada
Assemblée publique annuelle
150, rue Elgin, Ottawa
20 janvier 2015

 

Bonjour,

J’espère que, comme moi, vous avez apprécié la vidéo que nous venons de voir. Pour visionner la version intégrale, surveiller les programmations des festivals de film. Je suis certain qu’elle sera à l’affiche de quelques festivals.

L’an dernier, à pareille date, alors que s’achevait mon second mandat de 5 ans à la vice-présidence, j’étais convaincu de participer à ma dernière assemblée publique annuelle du Conseil des arts du Canada.

Eh bien, je n’avais pas raison! M’y revoici donc : cette fois, comme directeur et chef de la direction.

J’en suis ravi et je me sens porté, depuis le 26 juin dernier, par une énergie semblable à celle que décrit Hélène Dorion dans son récit intitulé Recommencements – et je la cite :

« Nous résistons si fortement à ce qui nous invite à renaître, alors que nous appartenons à ces recommencements comme la vague à l’océan. » – fin de la citation.

D’ailleurs, cette invitation à la renaissance est, en quelque sorte, le point de départ de mon mandat à la direction du Conseil des arts du Canada alors que nous entrons dans la phase finale d’exécution du Plan stratégique 2011-2016, que nous contemplons maintes possibilités créatives pour le 150e anniversaire du Canada et que nous nous engageons dans un ambitieux chantier de reconfiguration et de modernisation de nos programmes de subvention aux artistes et aux organismes artistiques, un chantier dont la première phase sera parachevée à temps pour notre 60e anniversaire, en 2017.

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Intro : un survol de 2013-2014

Mais d’abord, permettez-moi de jeter avec vous un bref coup d’œil dans le rétroviseur, pour commenter ce qui a été accompli en 2013-2014.

En effet, dans un contexte envié de stabilité de notre financement gouvernemental et, aussi, grâce à des mouvements de fonds limités mais stratégiques, nous sommes parvenus à accroitre l’accès aux marchés nationaux et internationaux pour les artistes; à ouvrir davantage nos portes aux compagnies montantes et aux pratiques artistiques émergentes; à paver la voie à un meilleur accès à nos programmes pour les artistes autochtones; à donner aux artistes de la diversité les moyens de s’épanouir et de rayonner; et à baliser, de façon innovante, l’accès au financement pour les artistes handicapés ou sourds.

Nous avons aussi fait des progrès significatifs sur le front de l’engagement du public envers les arts, notamment en ce qui a trait au devoir d’exemplarité du Conseil lui-même. Ainsi, nous avons relevé le pari d’avoir pignon sur rue en nous installant au 150 Elgin : des centaines de visiteurs ont déjà répondu à nos invitations pour entendre des musiciens jouer sur les précieux instruments de notre Banque d’instruments de musique; pour célébrer la Journée internationale du jazz de l’UNESCO; pour visiter les expositions de la Banque d’art du Conseil dans la salle Âjagemô; ou pour entendre les lectures publiques des 14 gagnants des prix littéraires du Gouverneur général.

Notre lieu de travail possède maintenant un espace de rencontres entre les artistes, leurs œuvres et les citoyens. Et quand je dis les artistes et les citoyens, j’entends l’ensemble de population canadienne dans sa grande diversité culturelle, ethnique, linguistique et régionale et la riche présence des communautés autochtones. C’est un signal fort. Ici, j’aimerais d’ailleurs citer une récente déclaration du président du Conseil des arts de l’Angleterre, Peter Bazalgette, qui me semble très à propos quand on parle d’engagement du Conseil avec un public et de diversité : – et je cite – « Quand nous investissons des fonds publics dans les arts et la culture, nous devons nous assurer que tous en bénéficient – et il poursuivait en reprenant une phrase très pertinente de Indhu Rubasingham du Tricycle Theatre – Si vous ne représentez pas votre communauté, comment votre travail peut-il être authentique? Et si vous n’établissez pas de relations avec les contribuables, pourquoi ceux-ci devraient-ils vous appuyer financièrement? »[i].

Évidemment, on peut toujours argumenter que l’art n’a pas à se justifier et qu’il peut exister par et pour lui-même : l’histoire nous l’a prouvé. Mais, si l’art n’a pas vraiment besoin de justification pour exister, le financement public de l’art, dans une démocratie, doit, lui, être expliqué, justifié, débattu et défendu. Ses impacts directs et indirects sur les droits culturels, le développement social, l’éducation, la vitalité économique, le rayonnement international, les identités, la santé, etc. ne peuvent pas ne pas être pris en compte dans cette discussion publique. Avec le financement public viennent des considérations et des responsabilités publiques.

Dans la dernière année, nous avons été très actifs à l’échelle internationale en accompagnant et en soutenant des délégations d’artistes canadiens en particulier dans la région de l’Asie-Pacifique ainsi qu’à Shanghai. Ces marchés en plein essor sont importants, et de nombreux artistes veulent y accéder. Par ailleurs, nous nous sommes engagés à doubler nos subventions à l’international pour qu’elles atteignent 10 millions de dollars au 31 mars 2015. Cela signifie que nous pouvons appuyer financièrement un plus grand nombre de tournées, de résidences d’artistes ou de participations à des biennales ou à des foires pour accroître le rayonnement de nos créateurs et interprètes sur la scène mondiale.

Ce ne sont là que quelques exemples des réalisations qui ont marqué l’année 2013-2014, et je vous invite à consulter notre rapport annuel en ligne pour en apprendre davantage. Le rapport d’activités de la Commission canadienne pour l’UNESCO donne aussi un aperçu de l’impact de cette plateforme dont nous assumons fièrement la coordination en conviant à une même table des représentants gouvernementaux et des experts de la société civile pour faire la promotion des valeurs et des programmes de l’UNESCO et pour ainsi contribuer à l’émergence d’un avenir caractérisé par la paix, l’équité et la durabilité.

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Augmenter l’impact du Conseil des arts du Canada au bénéfice de tous les Canadiens

Fidèle depuis bientôt 60 ans à son mandat de promouvoir l’étude et l’appréciation des arts et de favoriser la production d’œuvres d’art, le Conseil des arts du Canada est une organisation hautement respectée par toutes les parties prenantes. Depuis mon entrée en fonction, mes interlocuteurs à Ottawa et ailleurs au pays m’ont spontanément mentionné certaines des caractéristiques suivantes pour étayer leur appréciation de notre travail : gouvernance et reddition de comptes exemplaires, gestion crédible du système d’évaluation par les pairs, expertise indisputable dans toutes les disciplines artistiques et livraison rigoureuse des programmes.

Il faut aussi souligner que le Conseil ne s’est pas vu imposer de coupes au moment où le gouvernement procédait à un exercice généralisé de réduction du déficit. À l’échelle mondiale, le Conseil des arts du Canada est aujourd’hui un des très rares organismes nationaux de financement public des arts dont les ressources, le mandat et la capacité d’action n’ont pas été restreints au cours des 6 dernières années. S’il convient de s’en réjouir et d’en remercier le gouvernement canadien, il faut surtout prendre acte de l’avantage stratégique qui nous est ainsi conféré pour maximiser l’impact de nos subventions et de nos interventions à l’échelle du pays et même sur la scène internationale. Objectivement, le Canada est aujourd’hui un des pays les mieux en mesure de tirer avantage des retombées économiques, sociales, communautaires, identitaires, démocratiques et diplomatiques de la création artistique qu’il encourage grâce au travail du Conseil.

Au cours des 6 derniers mois, j’ai maintes fois réitéré ma conviction que le Conseil ne peut pas se contenter de continuer à faire la même chose avec autant – ou même plus – de moyens, s’il veut demeurer pertinent au 21e siècle.

Nous devons en effet adopter et assumer une attitude d’anticipation et affirmer notre engagement à innover pour répondre aux changements technologiques et sociétaux qui s’accélèrent et s’amplifient. En effet, alors que la révolution numérique transforme les relations que les citoyens ont entre eux, elle affecte surtout tous leurs rapports avec les contenus informationnels, artistiques, culturels et symboliques, et avec tous les aspects pratiques de la vie quotidienne. Et, fait à noter, si on considère le temps passé en ligne, les Canadiens sont devenus les plus grands utilisateurs d’Internet dans le monde.

« Favoriser la production d’œuvres d’art » au moment où la surabondance des contenus disponibles atteint des proportions inimaginables il y a cinq ans et alors que les habitudes d’engagement envers les arts changent radicalement ne va pas de soi. Il nous faut préciser et concentrer notre action et, aussi, refaire la preuve de sa pertinence pour les artistes, le grand public, les décideurs politiques et tous nos partenaires actuels et potentiels.

  • Notre parti pris pour l’excellence artistique et pour son rayonnement optimal au sein de la société, notre reconnaissance du professionnalisme,
  • notre préoccupation constante pour l’amélioration des conditions de pratique et de rémunération des artistes,
  • notre conviction profonde que l’évaluation par les pairs constitue le meilleur système pour attribuer des fonds publics pour l’avancement de l’art,
  • nos pratiques exemplaires en matière de langues officielles,
  • notre respect des langues, des histoires, des traditions et des pratiques artistiques contemporaines des peuples autochtones,
  • notre engagement à promouvoir l’inclusion et la diversité et notre exercice conséquent d’une nécessaire autonomie de décision par rapport au gouvernement.

Bref, tous ces principes et ces valeurs sont à réaffirmer, car c’est là que réside notre raison d’être et notre spécificité et que s’ancrent les exigences du gouvernement et les attentes des citoyens canadiens à notre égard.

Cela dit, il nous faut toujours mieux cerner, mesurer, décrire et communiquer les impacts de nos investissements dans un monde où les interrelations augmentent tant qu’on a peine à les quantifier. Identifier et dépeindre des causalités d’une façon convaincante est de plus en plus périlleux dans un univers hyperconnecté où chacun est à ce point immergé dans les médias que la différence entre le réel et le virtuel s’opacifie. Mais, l’ampleur et la complexité de la tâche ne sauraient nous faire reculer : le Conseil entend augmenter et démontrer son impact, notamment en passant au peigne fin ses 142 programmes de subvention actuels pour en réduire très significativement le nombre.

À l’instar de nombreux autres conseils des arts ici au Canada et ailleurs dans le monde, nous avons le devoir de simplifier nos processus administratifs et décisionnels pour que les artistes et les organismes consacrent encore davantage leur créativité et leur énergie à la pratique artistique et aux interactions avec le public et moins à se dépêtrer dans le dédale de nos trop nombreux programmes. Nous reprenons à notre compte le leitmotiv de nos collègues du Conseil des arts de l’Australie – et je traduis librement : « Suer sang et eau pour créer de l’art : certes; pour remplir un formulaire : certainement pas. »

Par ailleurs, le déploiement de nouvelles solutions informatiques au Conseil permettra d’optimiser le travail fondamental des comités de pairs et d’augmenter le temps que nos agents consacrent à conseiller, accompagner et guider les artistes et les dirigeants d’organismes et à assumer une présence active et structurante dans la communauté artistique.

Entreprise il y a 4 mois, la phase initiale de ce vaste chantier de refonte et de reconfiguration de nos programmes de subvention et la mise en place d’un nouveau système informatique de gestion de la relation avec notre clientèle devraient nécessiter encore au moins 18 mois d’efforts soutenus. Mais cette première phase débouchera sur ce qui ne sera ni plus ni moins qu’un nouveau modèle de financement qui orientera la trajectoire du Conseil des arts du Canada et influencera la pratique et le rayonnement des arts dans nos communautés et à l’échelle internationale pour de nombreuses années à venir.

En effet, nous visons à doter le Conseil d’une dizaine de grands programmes nationaux et non disciplinaires, qui couvrent tous les champs de la pratique artistique et de leur rayonnement au Canada et à l’international et qui prennent en considération les enjeux spécifiques des disciplines artistiques actuelles et des formes d’art en émergence.

Nous voulons aussi franchir un tournant dans l’histoire du Conseil et même, possiblement, dans l’histoire de ce pays, en créant un programme spécifique pour les arts autochtones tout en invitant les artistes autochtones, métis et inuits à prendre avantage de nos autres programmes s’ils le désirent. Le développement de ce programme est placé sous la direction de notre Bureau des arts autochtones appuyé par nos services de politique et d’évaluation.

La répartition actuelle des enveloppes par disciplines artistiques et champs d’intervention spécialisés (édition, arts autochtones, équité, etc.) sera le point de départ budgétaire de ce nouveau modèle de financement. Nous n’avons nullement l’intention de modifier l’affectation actuelle des fonds ou de déstabiliser les organismes artistiques. Nous voulons créer un nouvel outil de référence pour financier les priorités du Conseil avec de nouveaux investissements du gouvernement.

Évidemment, ce chantier se déroulera d’abord et principalement à l’interne pendant plusieurs mois. Il sera cependant informé et nourri par les observations, analyses et conclusions des nombreuses consultations qu’a menées le Conseil au sein des multiples communautés de pratiques artistiques. Ces observations, analyses et conclusions convergent très souvent et pointent toutes vers un besoin de renouvellement de nos interventions. Nous profiterons aussi des délibérations des comités de pairs qui continuent d’évaluer les propositions reçues et d’analyser l’état des disciplines et des champs de pratique artistique, tout en suggérant des améliorations aux programmes actuels. Ce chantier fait aussi directement appel aux vastes connaissances et à l’expertise pointue de tous les cadres, gestionnaires et employés de la Division des disciplines artistiques (danse, théâtre, arts médiatiques, musique, lettres et édition et arts visuels) et des bureaux des Arts autochtones, de l’équité, des arts intégrés et du développement des publics et des marchés. Il mobilise aussi grandement nos employés des services aux arts, de la recherche et de l’évaluation, des communications et des services informatiques.

Il s’agit d’un projet hautement prioritaire pour la direction et le conseil d’administration du Conseil des arts du Canada, puisqu’il est la clé d’un leadership renouvelé que nous devons exercer pour que le secteur artistique relève avec succès les défis technologiques, démographiques, financiers, historiques et sociologiques qui façonnent déjà un avenir que nous cherchons à anticiper et à saisir pour le plus grand avantage de tous les Canadiens. Je vous invite d’ailleurs à participer pleinement aux échanges et conversations qui auront lieu alors que nous progresserons dans la réalisation de ce chantier prometteur.

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Promouvoir l’appréciation des arts aujourd’hui et demain :
exigences et opportunités

Je viens de vous entretenir de ce qui nous occupe le plus en ce moment et vous avez compris que c’est en ligne directe avec le volet de notre mandat qui porte sur le soutien à la recherche, à la création et à la production, ainsi que sur le soutien aux organismes et au rayonnement national et international des œuvres d’art.

Je souhaite toutefois conclure cette présentation en traitant de l’autre volet inséparable de notre mandat, c’est-à-dire la promotion, l’étude et l’appréciation des arts dans la société canadienne. En effet, c’est là que se renforce la légitimité démocratique de notre action et c’est sur ce front qu’il faut démultiplier les impacts réels de nos décisions et du travail accompli par les milliers d’artistes et d’organismes que nous finançons chaque année.

Plus tôt, j’ai parlé de la refonte en cours de nos programmes de subvention aux artistes et aux organismes artistiques. Le Conseil est aussi engagé dans l’optimisation des autres programmes qu’il gère et qui contribuent tant à l’inscription de l’art dans la vie quotidienne des Canadiens qu’à l’influence positive de notre pays sur la scène mondiale. Je pense ici notamment à la Banque d’œuvres d’art, à la gestion des nombreux prix d’excellence et de reconnaissance que nous assumons souvent en partenariat, à la Commission canadienne pour l’UNESCO, à la Banque d’instruments de musique et au Programme du droit de prêt public, qui sont autant d’outils et de plateformes qui permettent au Conseil des arts d’augmenter les interactions au sujet de l’art et des valeurs que nous défendons avec le grand public.

Nous comprenons aussi très bien qu’il nous faut être de plus en plus présents, perspicaces et engagés dans de nombreuses conversations régionales, nationales et internationales qui visent à bonifier l’aventure humaine en abordant des enjeux de développement de plus en plus pressants.

Comme le répète souvent et avec justesse le président de notre conseil d’administration : nous devons avoir une place à la table où se prennent les décisions qui façonnent l’avenir si nous voulons que l’immense pouvoir contributif des arts s’exerce et soit reconnu.

Cette place à la table ne nous est pas acquise. Il faut la mériter. Parfois même, il faut que nous nous invitions en insistant poliment. Et quand nous sommes invités, nous devons contribuer en proposant une perspective éclairante pour tous grâce aux échanges quotidiens que nous avons avec les artistes de ce pays. Et c’est à ce prix — celui de la pertinence et de la générosité — que nous serons invités de plus en plus souvent et que le Conseil des arts du Canada sera investi de plus de responsabilités et doté des moyens de les assumer au bénéfice de la collectivité.

Le Conseil des arts du Canada est un facilitateur et un catalyseur de la création artistique et de l’innovation culturelle, qui cherche à repérer, évaluer et cultiver l’excellence à l’échelle nationale aux bénéfices de centaines de communautés et au profit de tous les Canadiens. Le Conseil est un des outils de premier plan dont dispose le Canada pour stimuler la créativité individuelle et collective de ses citoyens et pour susciter l’innovation dans de nombreux domaines de développement économique et social. Ses interventions ont des répercussions tangibles et durables tant sur le plan domestique que sur le plan international et il faut davantage les mettre en lumière.

Au cours des années à venir, avec l’appui indéfectible du gouvernement canadien, nous voulons accroître et rehausser la présence des artistes canadiens ici et dans le monde entier. Nous souhaitons améliorer les conditions de pratique et de vie de nos artistes et accroitre l’accès au potentiel de socialisation, d’émancipation, de création et d’innovation que décuple la fréquentation assidue de l’excellence artistique. Nous voulons aussi mieux appuyer les créateurs autochtones pour qu’ils soient en mesure de soutenir et augmenter l’irrésistible essor artistique auquel ils aspirent pour leur peuple, tout en étant conscients qu’il y a là une richesse incomparable que le Canada doit reconnaitre et embrasser pleinement.

En terminant, je désire citer le poète Paul Valéry qui écrivait – et je cite – « L’avenir est comme le reste. Il n’est plus ce qu’il était ». Et j’ajouterais que c’est bien ainsi!

Merci.



[i] Traduction libre d’un extrait du discours de Sir Peter Bazalgette, Arts Council and the Creative Case for Diversity, Sadler’s Wells, 8 décembre 2014.