Entrevue avec Zacharias Kunuk au sujet de son film Atanarjuat

Natar Ungalaaq dans Atanarjuat, photo : Norman Cohn © Igloolik Isuma Productions
Histoires d'artistes
En 2001, le cinéaste Zacharias Kunuk remportait la Caméra d’or au Festival du film de Cannes, prix décerné au meilleur premier long métrage. La même année, cette tragédie tournée en inuktitut raflait six Prix Génie, soit ceux attribués au meilleur film, à la meilleure réalisation (Zacharias Kunuk), au meilleur scénario (Paul Apak Angilirq) et au meilleur montage (Zacharias Kunuk, Norman Cohn et Marie-Christine Sarda). L’écrivaine Margaret Atwood a dit du film qu’il était « à couper le souffle ». Un critique anglais a quant à lui déclaré : « Si Homère avait eu en main une caméra vidéo, voilà ce qu’il aurait fait. » Atanarjuat a reçu l’appui du programme des arts médiatiques et du Fonds du nouveau millénaire du Conseil des arts.
Z. Kunuk : Atanarjuat est une histoire ancienne, transmise de génération en génération. Je devais avoir quatre ou cinq ans la première fois qu’on me l’a racontée. […] [U]n pauvre et vieil homme, expulsé du campement, rêve du jour où il aura des fils qui les [lui et sa femme] rendront riches et prospères, et qui leur apporteront plus de nourriture sur la table, plus d’huile de phoque dans les lampes afin de réchauffer leur maison et de nouveaux vêtements faits des peaux des animaux qu’ils chasseront. Atanarjuat, l’homme rapide, est l’un de ses fils; et Amaqjuaq, l’homme fort, l’autre fils. Et […] il y a cette très belle jeune fille qui est promise à Oki. Alors, Oki devient jaloux d’Atanarjuat et le provoque en duel […] s’ensuit un combat-concours qu’Atanarjuat remporte avec l’aide d’un esprit bienfaisant […] et il remporte aussi la fille. À partir de ce jour, Oki veut sa mort et, par un beau jour de printemps, Oki transperce la tente dans laquelle dort Atanarjuat, à coups de harpon. Atanarjuat réussit à s’enfuir et court nu sur la glace. Tout le monde connaît cette histoire. […]
Q. : Comment vous êtes-vous intéressé au cinéma?
Z. Kunuk : En 1966, on présentait des films en 16 mm à Igloolik, et, pour 25 cents, nous pouvions assister aux matinées pour enfants. […] Puis, je [me suis] intéressé à la photographie. J’ai essayé divers types de caméras 35 mm avec lesquelles je photographiais les jeux de Pâques, certains événements ou, encore, des parties de chasse. Puis, en 1980, […] j’ai acheté une caméra vidéo, une Sanyo Beta Max, couleur. […] En 1983 […] Paul Apak […] m’a embauché pour travailler avec lui à la [Inuit Broadcasting Corporation]. Paul m’a enseigné diverses techniques. […] Au cours des huit années que j’ai passées dans cette boîte, j’ai été caméraman, monteur, technicien du son : bref, j’ai tout fait [et], finalement, j’ai été directeur de la station. [Plus tard], nous sommes partis et nous avons fondé cette compagnie indépendante [Igloolik Isuma Productions] et, depuis, tout va bien.
Q. : Comment décririez-vous votre collaboration avec votre partenaire Norm Cohn, qui est aussi le directeur photo d’Atanarjuat?
Z. Kunuk : Eh bien, j’ai rencontré Norman en 1985 et […] j’ai vu ses vidéos et je les ai vraiment beaucoup aimées. Son style est tout simplement le même que le mien. Lorsque je tourne, le sol m’appartient. Que je sois dans une église ou […] au cœur d’une réunion ou à une danse, le sol m’appartient, et je peux m’y déplacer comme je l’entends. Je sauterais probablement au centre d’une danse et je la filmerais à partir de l’intérieur, et Norm ferait la même chose. Mes amis installeraient leur éclairage et leurs trépieds à un point précis et, en se servant d’un zoom, ils filmeraient intégralement la danse à partir de cet endroit. Je n’ai jamais aimé cette façon de tourner […] qu’est-ce qu’il y a de mal à ce que la caméra tremble? C’est beaucoup plus naturel […] plus vivant.
Q. : Quelles sont les répercussions de l’aide du Conseil sur les activités artistiques d’Igloolik?
Z. Kunuk : Lorsque nous réalisons un projet, beaucoup de gens y participent. Ils comprennent ce que représente le Conseil des arts. Vous êtes le seul organisme qui semble nous comprendre. […] Probablement toute la ville connaît le Conseil des arts. […]
Q. : Plusieurs de vos productions dénotent une grande qualité documentaire, ce qui, selon moi, témoigne de la merveilleuse façon dont vous tournez avec les acteurs.
Z. Kunuk : Eh bien, ici à Igloolik, […] nous travaillons avec des familles et nous les guidons. Nous leur disons ce que nous voulons faire et ils inventent leurs propres répliques. […] Nous travaillons avec ces personnes depuis longtemps et nous les formons de telle sorte qu’ils deviennent des professionnels, des acteurs professionnels. […] Les Inuits apprennent en observant. […] Puisque notre culture a été très mal comprise, notre but est de la montrer telle qu’elle était réellement. […]
Q. : Quel est votre prochain projet?
Z. Kunuk : Mon prochain projet portera sur les premiers contacts avec le Sud, […] comment a débuté la traite. Il s’agit de l’époque où les missionnaires sont arrivés et se sont mis à prêcher […] à parler de Dieu, de Jésus et de tout ce qui leur passait par la tête. Je veux recréer le malentendu […] retrouver les vraies histoires. […] Cet été, nous effectuons la recherche et j’aimerais que certaines personnes y participent. […] Enfin, c’est cela que je veux essayer de raconter dans mon prochain film.
Cette entrevue avec Zacharias Kunuk a été menée par Ian Reid, alors coordonnateur intérimaire du Secrétariat des arts autochtones du Conseil des arts du Canada, en juin 2001.